La CNIL finalise ses recommandations sur le développement des systèmes d’IA : entre conformité RGPD et innovation technologique

Le 22 juillet 2025 marque un tournant décisif pour l’écosystème français de l’intelligence artificielle. La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) vient de publier ses dernières recommandations sur le développement des systèmes d’IA, clôturant ainsi un cycle de travaux entamé en mai 2023 avec son « plan IA ». Cette finalisation intervient dans un contexte européen particulièrement dense, où le Règlement européen sur l’intelligence artificielle (AI Act) coexiste désormais avec le Règlement général sur la protection des données (RGPD), créant un cadre juridique inédit pour les acteurs de l’IA. La question fondamentale demeure : ces nouvelles prescriptions constitueront-elles un frein à l’innovation ou, au contraire, le socle nécessaire à un développement technologique responsable et durable ?

I. Le cadre juridique renforcé : articulation entre RGPD et AI Act

1.1 L’applicabilité du RGPD aux modèles d’IA : une clarification décisive

L’avis adopté par le comité européen de la protection des données (CEPD) en décembre 2024 rappelle que le RGPD s’applique, dans de nombreux cas, aux modèles d’IA entraînés sur des données personnelles en raison de leurs capacités de mémorisation. Cette position, désormais reprise et précisée par la CNIL, constitue une évolution majeure de la doctrine française.

La CNIL guide désormais les acteurs dans la conduite et la documentation de l’analyse permettant de déterminer si l’utilisation de leur modèle est soumise au RGPD. Cette approche méthodologique s’inscrit dans une logique de privacy by design, principe consacré par l’article 25 du RGPD du 27 avril 2016.

Mesure concrète : La CNIL propose des solutions techniques pour éviter le traitement de données personnelles, notamment la mise en place de filtres robustes au niveau du système encapsulant le modèle. Cette recommandation s’avère particulièrement pertinente pour les modèles de fondation (foundation models) et les systèmes d’IA générative.

1.2 L’articulation complexe avec le Règlement européen sur l’IA

Lorsque des données personnelles sont utilisées pour le développement d’un système d’IA, le RGPD et le règlement sur l’IA s’appliquent tous les deux. Cette coexistence normative, loin d’être redondante, crée un environnement réglementaire à deux niveaux :

  • Niveau horizontal : Le RGPD s’applique transversalement dès lors qu’un traitement de données personnelles est identifié

  • Niveau vertical : L’AI Act établit des obligations spécifiques selon la classification des systèmes d’IA (risque minimal, limité, élevé, inacceptable)

Cette double régulation nécessite une approche coordonnée de la conformité, particulièrement complexe pour les acteurs développant des systèmes d’IA à haut risque au sens de l’annexe III de l’AI Act.

II. Les recommandations spécifiques : analyse détaillée des mesures CNIL

2.1 La définition de la finalité : pierre angulaire de la conformité

Un système d’IA reposant sur l’exploitation de données personnelles doit être développé avec une « finalité ». Cette exigence, qui découle directement de l’article 5.1.b) du RGPD, revêt une importance particulière dans le contexte de l’IA générative.

Enjeu juridique : La définition de finalités suffisamment précises pour des modèles general purpose constitue un défi conceptuel majeur. Comment concilier la polyvalence recherchée de ces systèmes avec l’exigence de spécification des finalités ? La CNIL propose une approche pragmatique distinguant :

  • Les finalités de développement du modèle (entraînement, validation, test)

  • Les finalités d’usage opérationnel (applications spécifiques alimentées par le modèle)

2.2 La détermination des responsabilités dans la chaîne de valeur IA

La question des responsabilités constitue l’un des aspects les plus complexes du cadre juridique actuel. La CNIL annonce pour le second semestre 2025 de nouvelles recommandations pour éclairer les acteurs de la chaîne de création d’un système d’IA (concepteurs de modèles, hébergeurs, réutilisateurs, intégrateurs, etc.) sur leurs responsabilités au regard du RGPD.

Analyse prospective : Cette démarche s’inscrit dans une logique d’accountability renforcée, principe fondamental du RGPD. L’identification précise des rôles (responsable de traitement, sous-traitant, destinataire) dans l’écosystème IA permettra de clarifier les obligations de chaque acteur, particulièrement crucial dans le contexte de l’open source.

2.3 Les bases légales : l’intérêt légitime sous surveillance

La mobilisation de l’intérêt légitime (article 6.1.f) du RGPD) comme base légale pour le développement de systèmes d’IA fait l’objet d’une attention particulière de la CNIL. La CNIL poursuit les travaux au sein du Comité européen de la protection des données (CEPD) sur l’articulation entre le RGPD et le RIA ainsi que sur le moissonnage de données dans le contexte de l’IA générative.

Implications pratiques : Le web scraping massif, technique couramment utilisée pour constituer les bases d’entraînement, nécessite une justification robuste de l’intérêt légitime. La CNIL exige une analyse de proportionnalité rigoureuse, intégrant :

  • L’évaluation de l’impact sur les droits des personnes concernées

  • La mise en balance avec les intérêts poursuivis par le développeur

  • L’existence de mesures de protection appropriées

2.4 La minimisation des données : défis techniques et juridiques

Le principe de minimisation (article 5.1.c) du RGPD) trouve une application particulièrement délicate dans le développement de systèmes d’IA. La CNIL détaille les risques et mesures à prendre en compte lors du développement d’un système d’IA pour permettre le développement de systèmes d’IA dans un environnement sécurisé.

Recommandations techniques :

  • Anonymisation ex ante des jeux de données d’entraînement

  • Techniques de differential privacy pour préserver la confidentialité

  • Filtrage et préprocessing des données pour éliminer les informations sensibles

III. Guide opérationnel de conformité : décryptage de la liste de vérification CNIL 📋

La CNIL propose une liste méthodique de onze mesures de vérification, constituant un véritable compliance framework pour les développeurs de systèmes d’IA. Chaque mesure répond à des impératifs juridiques spécifiques tout en soulevant des défis pratiques considérables pour les juristes d’entreprise.

3.1 Mesure 1 : Détermination du régime juridique et des responsabilités

Objectif recherché : Établir la qualification juridique du traitement et l’allocation des responsabilités entre les acteurs de la chaîne de valeur IA.

Vérifications opérationnelles :

  • Identification de la présence de données personnelles dans la base d’entraînement, y compris celles issues du web scraping

  • Analyse de l’applicabilité du RGPD au modèle appris, incluant la conduite d’attaques en réidentification

  • Évaluation de la vraisemblance d’extraction de données personnelles par typologie

  • Mise en œuvre d’un processus de réévaluation régulière du caractère anonyme

Impact juridique pour les praticiens : Cette mesure impose une révolution conceptuelle dans l’approche de la qualification juridique. Les juristes doivent désormais maîtriser les concepts d’attaques adversariales et de mémorisation des modèles. La documentation de ces analyses techniques devient un impératif probatoire crucial en cas de contrôle. La responsabilisation des acteurs nécessite une refonte contractuelle complète, particulièrement dans les relations de sous-traitance IA.

3.2 Mesure 2 : Définition des finalités et choix de la base légale

Objectif recherché : Opérationnaliser les principes de licéité et de limitation des finalités dans le contexte spécifique de l’IA générative.

Vérifications opérationnelles :

  • Clarification des finalités dès la phase de conception, avec référence au type de système développé pour l’IA générale

  • Identification précise des bases légales pour chaque traitement

  • Documentation des modalités de recueil du consentement avec conservation probatoire

  • Validation contractuelle pour les traitements fondés sur l’exécution d’un contrat

Impact juridique pour les praticiens : La définition de finalités pour l’IA générative constitue un défi conceptuel majeur. Comment concilier la polyvalence recherchée avec l’exigence de spécification ? Les juristes doivent développer une approche multi-layer distinguant finalités de développement et finalités d’usage. La conservation probatoire du consentement dans des environnements distribués soulève des questions techniques complexes nécessitant une collaboration étroite avec les équipes IT.

3.3 Mesure 3 : Évaluation de l’intérêt légitime

Objectif recherché : Structurer l’analyse de proportionnalité requise par l’article 6.1.f) du RGPD dans le contexte haute technologie de l’IA.

Vérifications opérationnelles :

  • Définition claire de l’intérêt poursuivi avec vérification de compatibilité réglementaire

  • Évaluation de la nécessité technique du traitement, incluant l’analyse d’alternatives moins intrusives

  • Justification du choix algorithmique le moins consommateur de données personnelles

  • Mise en balance documentée entre intérêts et attentes raisonnables des personnes concernées

  • Implémentation de garanties spécifiques au web scraping

Impact juridique pour les praticiens : L’intérêt légitime devient un exercice de haute technicité nécessitant une expertise pluridisciplinaire. Les juristes doivent pouvoir évaluer la pertinence d’architectures comme l’apprentissage fédéré ou le calcul multipartite sécurisé. La documentation des choix techniques devient un élément probatoire essentiel. La mise en place de droits d’opposition discrétionnaires soulève des questions d’implémentation technique complexes.

3.4 Mesure 4 : Réutilisation de données – Test de compatibilité renforcé

Objectif recherché : Encadrer la réutilisation de données existantes selon leur origine et leur licéité initiale.

Vérifications opérationnelles :

  • Application du test de compatibilité en cas de changement de finalité pour les données propres

  • Vérification de la licéité manifeste des bases de données tierces

  • Documentation des conditions de collecte et identification des sources

  • Contrôles renforcés pour les données sensibles ou d’infraction

Impact juridique pour les praticiens : Le test de compatibilité nécessite une analyse contextuelle approfondie souvent négligée. Les juristes doivent développer une grille d’analyse spécifique intégrant les spécificités de l’IA. La due diligence sur les bases de données tierces impose un niveau de vigilance inédit, particulièrement critique dans l’écosystème des data brokers. Les implications en termes de responsabilité civile et pénale sont considérables.

3.5 Mesure 5 : Minimisation des données – Au-delà du principe

Objectif recherché : Opérationnaliser le principe de minimisation dans un contexte où les volumes de données constituent traditionnellement un avantage concurrentiel.

Vérifications opérationnelles :

  • Sélection des données strictement nécessaires avec justification volumétrique et temporelle

  • Évaluation de l’usage de données synthétiques, pseudonymisées ou anonymisées

  • Mesures spécifiques de web scraping avec exclusion proactive de catégories sensibles

  • Organisation de la collecte avec nettoyage et identification des données pertinentes

  • Réévaluation continue de la pertinence des données collectées

Impact juridique pour les praticiens : La minimisation en contexte IA nécessite une approche dynamique et prospective. Les juristes doivent accompagner la mise en place de processus de revue continue, soulevant des questions de gouvernance interne complexes. L’exclusion de sites via robots.txt soulève des questions d’opposabilité juridique encore débattues. La justification de la « nécessité » des volumes massifs requiert une expertise technique approfondie.

3.6 Mesure 6 : Durées de conservation – Gestion du cycle de vie complet

Objectif recherché : Adapter le principe de limitation de conservation aux spécificités du développement IA multi-phasé.

Vérifications opérationnelles :

  • Définition de durées spécifiques par phase du cycle de vie IA

  • Processus d’archivage ou suppression en fin de développement

  • Documentation de la nécessité de conservation pour maintenance et amélioration

  • Plan de suppression automatique post-amélioration

Impact juridique pour les praticiens : La gestion des durées de conservation en environnement IA nécessite une approche granulaire inédite. Les juristes doivent concevoir des politiques de rétention adaptées aux cycles itératifs de développement. La justification de conservation pour amélioration continue soulève des questions de proportionnalité délicates. L’automatisation de la suppression impose des contraintes techniques majeures.

3.7 Mesure 7 : Transparence – Information adaptée aux spécificités IA

Objectif recherché : Adapter les obligations d’information des articles 13 et 14 RGPD aux complexités de l’IA générative.

Vérifications opérationnelles :

  • Information complète selon les articles 13 et 14 RGPD

  • Documentation des efforts disproportionnés pour l’information indirecte

  • Information précise sur les sources de web scraping ou catégorisation des risques

  • Information sur les données mémorisées par le modèle

Impact juridique pour les praticiens : L’information en contexte IA générative nécessite un équilibre délicat entre exhaustivité et compréhensibilité. Les juristes doivent développer des stratégies d’information en couches adaptées au public cible. La notion d’efforts disproportionnés trouve une application particulière en contexte de web scraping massif. La communication sur la mémorisation des modèles soulève des défis de vulgarisation technique majeurs.

3.8 Mesure 8 : Droits des personnes – Révolution opérationnelle

Objectif recherché : Rendre effectifs les droits RGPD dans un environnement technologique initialement non conçu pour leur exercice.

Vérifications opérationnelles :

  • Information sur les risques de régurgitation et mécanismes de recours

  • Procédures de notification aux destinataires des demandes d’exercice

  • Établissement de procédures d’interrogation de modèles pour identification

  • Choix de solutions techniques privilégiant le réentraînement

  • Mise en place de filtres robustes si réentraînement disproportionné

Impact juridique pour les praticiens : L’exercice des droits en contexte IA constitue probablement le défi le plus complexe pour les juristes. Le réentraînement périodique soulève des questions de coûts et de responsabilité contractuelle majeures. La mise en place de procédures d’identification nécessite une expertise technique approfondie. La documentation du caractère disproportionné du réentraînement requiert une analyse économique rigoureuse.

3.9 Mesure 9 : Conformité de l’annotation – Processus critique méconnu

Objectif recherché : Encadrer la phase d’annotation comme un traitement de données personnelles à part entière.

Vérifications opérationnelles :

  • Vérification de la nécessité et objectivité des annotations

  • Mise en place de revues régulières de pertinence

  • Protocole d’annotation conforme aux principes d’exactitude et de minimisation

  • Inclusion de l’annotation dans les procédures de gestion des droits

  • Formation des annotateurs aux principes de protection des données

Impact juridique pour les praticiens : L’annotation constitue souvent un angle mort de la conformité IA. Les juristes doivent sensibiliser les équipes techniques à la qualification juridique de cette phase. La sous-traitance d’annotation soulève des questions contractuelles spécifiques. La formation des annotateurs nécessite un programme de sensibilisation adapté aux enjeux RGPD.

3.10 Mesure 10 : Sécurité des données – Approche holistique

Objectif recherché : Adapter les exigences de sécurité de l’article 32 RGPD aux spécificités des environnements de développement IA.

Vérifications opérationnelles :

  • Sécurisation des données d’entraînement selon le guide CNIL

  • Sécurisation du développement avec vérification des outils et librairies

  • Encadrement du fonctionnement système avec contrôle des sorties

  • Gestion des habilitations et traçabilité des accès

  • Plan d’action de sécurité avec suivi continu

Impact juridique pour les praticiens : La sécurité en environnement IA nécessite une approche systémique dépassant la protection traditionnelle des données. Les juristes doivent maîtriser les concepts de watermarking et de filtrage des sorties. La vérification des modèles pré-entraînés soulève des questions de responsabilité en chaîne. Le plan d’action sécurité nécessite une gouvernance adaptée aux cycles de développement agiles.

3.11 Mesure 11 : AIPD spécialisée – Intégration des risques IA

Objectif recherché : Adapter la méthodologie d’analyse d’impact aux risques spécifiques de l’intelligence artificielle.

Vérifications opérationnelles :

  • Réalisation d’AIPD selon critères CEPD adaptés à l’IA

  • Inclusion des risques spécifiques IA (discrimination, contenu fictif, attaques adversariales)

  • Prise de mesures adéquates de mitigation

Impact juridique pour les praticiens : L’AIPD en contexte IA nécessite une méthodologie enrichie intégrant des risques technologiques inédits. Les juristes doivent développer une grille d’analyse spécifique aux biais algorithmiques et aux attaques adversariales. La documentation des mesures de mitigation requiert une collaboration étroite avec les équipes techniques. L’évaluation des impacts sociétaux dépasse le cadre traditionnel de la protection des données.

IV. L’annotation des données : un processus critique sous encadrement

3.1 Conformité du processus d’annotation

La phase d’annotation des données d’entraînement est déterminante pour garantir la qualité du modèle entraîné et la protection du droit des personnes, tout en développant des systèmes d’IA plus fiables et performants. Cette reconnaissance de l’annotation comme étape critique constitue une avancée notable.

Enjeux de conformité :

  • Formation des annotateurs aux enjeux de protection des données

  • Traçabilité des interventions sur les données personnelles

  • Contrôle qualité intégrant les exigences RGPD

3.2 La sous-traitance d’annotation : risques et précautions

L’externalisation des tâches d’annotation, fréquemment pratiquée via des plateformes de crowdsourcing, soulève des questions spécifiques de conformité RGPD. Les contrats de sous-traitance (article 28 RGPD) doivent intégrer des clauses spécifiques relatives aux activités d’annotation.

IV. Sécurité du développement : impératifs techniques et organisationnels

4.1 Mesures de sécurité spécifiques à l’IA

La CNIL consacre une fiche pratique entière à la sécurité du développement des systèmes d’IA, reconnaissant ainsi la spécificité des risques inhérents à ces technologies. Cette approche s’articule avec les exigences de l’article 32 du RGPD relatif à la sécurité du traitement.

Mesures recommandées :

  • Chiffrement des bases de données d’entraînement

  • Contrôle d’accès granulaire aux environnements de développement

  • Audit et monitoring des phases d’entraînement

  • Protection contre les attaques adversariales

4.2 Gouvernance de la sécurité dans l’écosystème IA

L’approche de la CNIL dépasse la dimension purement technique pour intégrer une dimension organisationnelle. La gouvernance de la sécurité doit être adaptée aux spécificités du développement IA, notamment en termes de :

  • Gestion des versions de modèles

  • Traçabilité des modifications

  • Procédures d’incident response spécifiques

V. Innovation versus conformité : analyse critique du positionnement CNIL

5.1 Un cadre facilitateur d’innovation ?

Contrairement aux critiques initiales, l’approche de la CNIL semble s’inscrire dans une logique de facilitation de l’innovation. L’idée reçue selon laquelle le RGPD empêcherait l’innovation en intelligence artificielle en Europe est fausse. Cette position de principe se traduit par :

Outils d’accompagnement :

  • Fiche synthèse pour une appropriation rapide

  • Liste de vérification (checklist) opérationnelle

  • Consultation publique systématique avant publication

5.2 Les limites potentielles du cadre proposé

Malgré cette approche pragmatique, certaines interrogations demeurent :

Complexité réglementaire : La superposition RGPD/AI Act pourrait créer une charge de conformité dissuasive pour les PME et startups de l’IA française.

Compétitivité internationale : L’asymétrie réglementaire avec les écosystèmes américain et chinois soulève des questions de compétitivité à long terme.

Innovation disruptive : Les cadres actuels sont-ils suffisamment flexibles pour accompagner les ruptures technologiques à venir (IA quantique, neuromorphique) ?

VI. Perspectives et futurs travaux : vers une régulation sectorielle

6.1 Approche sectorielle annoncée

Face à la diversité des contextes d’usage de l’IA, la CNIL élabore des recommandations ciblées par secteur, afin de sécuriser juridiquement les acteurs et de favoriser une IA respectueuse des droits.

Secteurs prioritaires identifiés :

Éducation : La CNIL a récemment publié deux foires aux questions (FAQ) destinées aux enseignants et aux responsables de traitement. Cette approche pédagogique vise à démocratiser l’usage de l’IA éducative tout en préservant les droits des élèves.

Santé : La collaboration avec la Haute Autorité de Santé témoigne d’une volonté d’inter-régulation sectorielle. Les enjeux de confidentialité médicale et de responsabilité clinique nécessitent un cadre spécifique.

Travail : Les implications RH de l’IA (recrutement, évaluation, surveillance) constituent un champ d’application particulièrement sensible du RGPD.

6.2 Développements techniques : le projet PANAME

Elle a ainsi lancé le projet partenarial PANAME (Privacy AuditiNg of Ai ModEls) avec l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), le programme et équipements prioritaires de recherche iPoP (Interdisciplinary Project on Privacy) et le Pôle d’Expertise de la Régulation Numérique (PEReN).

Objectif stratégique : Développer une bibliothèque logicielle d’évaluation de la conformité des modèles d’IA. Cette initiative illustre une approche RegTech de la conformité, potentiellement transformatrice pour l’écosystème.

6.3 Recherche sur l’explicabilité (xAI)

La CNIL publiera prochainement, sur le site de son laboratoire LINC, les premiers résultats de ce projet sur l’explicabilité des modèles d’IA. Cette démarche de recherche appliquée vise à opérationnaliser le « droit à l’explication » dans le contexte de l’IA.

VII. Enjeux européens et coordination internationale

7.1 Harmonisation européenne en cours

Par ailleurs la CNIL poursuit les travaux au sein du Comité européen de la protection des données (CEPD) sur l’articulation entre le RGPD et le RIA ainsi que sur le moissonnage de données dans le contexte de l’IA générative. Cette coordination européenne vise à éviter la fragmentation réglementaire au sein du marché unique numérique.

7.2 Positionnement concurrentiel européen

L’approche européenne de régulation de l’IA, incarnée par la position française de la CNIL, s’inscrit dans une stratégie géopolitique plus large de « souveraineté numérique ». La question centrale reste de savoir si cette régulation anticipée constituera un avantage concurrentiel (first mover advantage) ou un handicap face aux écosystèmes moins régulés.

Conclusion : vers une IA « by design » européenne ? 🇪🇺

La finalisation des recommandations CNIL marque l’aboutissement d’un cycle de réflexion entamé il y a près de deux ans. L’approche retenue privilégie la pédagogie et l’accompagnement plutôt que la sanction, témoignant d’une maturité réglementaire certaine.

Bilan des acquis :

  • Clarification de l’applicabilité du RGPD aux modèles d’IA

  • Opérationnalisation des principes de protection des données dans le contexte IA

  • Outils pratiques à disposition des professionnels

  • Approche sectorielle différenciée

Défis persistants :

  • Complexité de la double régulation RGPD/AI Act

  • Adaptation aux évolutions technologiques rapides

  • Maintien de la compétitivité européenne

Les travaux annoncés pour la période 2025-2028 (responsabilités des acteurs, outils techniques, recherche xAI) suggèrent une montée en puissance continue de l’encadrement réglementaire. Cette évolution s’accompagne toutefois d’un effort de co-construction avec les acteurs économiques, gage d’acceptabilité et d’effectivité des normes édictées.

L’enjeu fondamental demeure de transformer cette contrainte réglementaire en avantage concurrentiel pour l’écosystème IA européen. La réussite de cette alchimie déterminera si l’Europe parviendra à imposer son modèle de « trustworthy AI » face aux géants technologiques mondiaux, ou si elle restera cantonnée au rôle de « régulateur mondial » sans champions industriels propres.

Ouverture prospective : L’émergence prochaine de nouvelles générations d’IA (multimodale, reasoning, agents autonomes) testera la capacité d’adaptation du cadre réglementaire actuel. La CNIL devra maintenir un équilibre délicat entre stabilité juridique et agilité réglementaire, défi permanent de toute régulation technologique à l’ère de l’accélération numérique.

Sources :

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